Pourquoi retourner en Russie en 2025 malgré le contexte ?
Sophie Marchal : Vous avez fait votre premier voyage en Russie en 2012. Pourquoi y retourner en 2025, dans un contexte géopolitique aussi tendu ?
Marc-Antoine Lefebvre : Concrètement, j'avais un projet de longue date : le Transsibérien complet, de Moscou à Vladivostok. J'avais commencé à le préparer en 2020, puis la pandémie a tout bloqué. En 2022-2023, le contexte rendait le voyage trop complexe — la logistique était chaotique, les vols quasiment impossibles depuis la France. En 2024-2025, les choses se sont un peu stabilisées sur le plan pratique : les routes d'accès se sont clarifiées, quelques agences spécialisées ont repris leurs activités. J'ai décidé d'y aller.
S.M. : Et vous avez trouvé une Russie différente de vos souvenirs ?
M.-A. L. : Ce que j'ai constaté, c'est une Russie qui vit dans une bulle. Les sanctions ont certes changé beaucoup de choses — on ne voit plus de McDonald's, les rayons de certains supermarchés sont différents — mais la vie quotidienne continue. Les villes sont propres, les transports fonctionnent, les gens sont polis et accueillants avec les étrangers ordinaires. La propagande est omniprésente à la télévision, mais dans la rue, les gens parlent d'autre chose. Ce qui m'a frappé, c'est la normalité apparente de tout. Une normalité qui peut être dérangeante quand on sait ce qui se passe à la frontière ukrainienne.
Comment avez-vous accédé à la Russie depuis la France ?
S.M. : Concrètement, comment fait-on pour entrer en Russie depuis la France en 2025-2026 ?
M.-A. L. : Il n'y a plus de vol direct depuis Paris ou tout autre aéroport français. Les options que j'ai étudiées et utilisées : Istanbul avec Turkish Airlines, c'est la plus populaire et la plus fiable. Vous volez Paris-Istanbul, puis Istanbul-Moscou ou Istanbul-Saint-Pétersbourg. Le transit prend généralement quelques heures à Istanbul. Une autre option courante est via Erevan en Arménie — Armenian Airlines opère des liaisons régulières depuis la France via Erevan, avec accès à Moscou. Via Dubaï avec Flydubai ou Emirates, c'est possible mais plus cher. Via Belgrade avec Air Serbia, ça fonctionne aussi. En pratique, j'ai fait Paris-Istanbul-Moscou à l'aller, et Moscou-Vladivostok puis Vladivostok-Séoul-Paris au retour.
S.M. : Le trajet est long ?
M.-A. L. : Avec la correspondance à Istanbul, comptez 8 à 12 heures de porte à porte, selon l'heure des correspondances. Ce n'est pas beaucoup plus long qu'un Paris-Moscou direct d'avant 2022, qui durait déjà 3h30. En pratique, vous voyagez un peu plus, vous payez parfois un peu plus cher, mais ce n'est pas rédhibitoire. J'ai payé environ 650 euros l'aller-retour Paris-Moscou via Istanbul en juin 2025, ce qui était raisonnable.
Le visa russe : quel type, quel délai, quelle procédure en 2025-2026 ?
S.M. : Le visa, c'est probablement la première question que se pose tout voyageur français. Pouvez-vous nous expliquer la procédure actuelle ?
M.-A. L. : C'est plus compliqué qu'avant 2022, c'est indéniable. L'e-visa, qui fonctionnait très bien et permettait d'obtenir un visa en ligne rapidement, n'est plus disponible pour les ressortissants des pays de l'UE. On est revenus à la procédure traditionnelle. Il faut obtenir une invitation officielle — soit via un hôtel russe qui vous délivre un voucher, soit via une agence de voyage russe, soit via une personne physique en Russie. Pour moi, j'ai utilisé une agence basée à Moscou qui fournit ce service pour environ 30-50 euros. Ensuite, vous constituez votre dossier : passeport valide au moins 6 mois après la date de retour, photos, formulaire rempli en ligne, et vous déposez à l'ambassade russe à Paris ou à Strasbourg.
S.M. : Et les délais ?
M.-A. L. : Délai standard : environ 10 à 15 jours ouvrés. Il existe un service urgence en 3-4 jours ouvrés, plus cher. Le visa lui-même coûte environ 75-100 euros selon la durée (30 ou 90 jours). En pratique, je conseille de s'y prendre au moins 3-4 semaines à l'avance. Il faut aussi noter que certaines agences de voyage françaises spécialisées en Europe de l'Est gèrent l'ensemble du processus pour vous — elles prennent une commission mais c'est pratique si vous n'avez pas le temps.
S.M. : Pour plus d'informations sur les visas russes, nos lecteurs peuvent consulter notre guide complet du visa russe. Y a-t-il des choses à éviter lors de la demande de visa ?
M.-A. L. : Ce que j'ai constaté : ne mettez pas sur votre formulaire de professions sensibles (journaliste, militaire, chercheur en politique). Mettez "ingénieur" ou "consultant" si c'est votre domaine général. N'indiquez pas d'appartenance à des ONG ou des organisations politiques. Et surtout : ne demandez pas un visa pour des zones frontalières sans justification, ça peut compliquer les choses. Pour un touriste ordinaire qui visite Moscou, Saint-Pétersbourg et le Transsibérien, il n'y a généralement pas de problème.
L'argent en Russie : comment payer, retirer des espèces ?
S.M. : La question de l'argent est souvent citée comme le principal obstacle pratique.
M.-A. L. : C'est effectivement la contrainte la plus concrète. Vos cartes françaises — Visa, Mastercard, American Express — ne fonctionnent pas en Russie. Elles sont tout simplement refusées à la caisse et aux distributeurs. La solution que j'ai adoptée : j'ai emporté environ 1 200 euros en espèces (un mix d'euros et de dollars), que j'ai changés en roubles dans des bureaux de change à l'arrivée à Moscou. Le taux de change était correct — légèrement moins favorable qu'en France, mais acceptable. J'ai conservé une réserve de 200 euros en cash pour les dépenses de fin de voyage.
S.M. : Y a-t-il des solutions alternatives aux espèces ?
M.-A. L. : Certains voyageurs ouvrent un compte dans une banque d'un pays neutre — Turquie, Arménie, Géorgie, Kazakhstan — et obtiennent une carte émise par une banque locale. Ces cartes fonctionnent en Russie. C'est une solution que j'ai envisagée mais que je n'ai pas eu le temps de mettre en place. Une autre option pour les longs séjours : utiliser Mir Pay, le système de paiement russe, mais il faut un compte bancaire russe. En pratique, pour un séjour touristique ordinaire, le cash suffit largement. La Russie est encore une société très orientée espèces — bien plus que la France.
La sécurité : risques réels pour un Français en 2026 ?
S.M. : La sécurité est probablement la question qui retient le plus de voyageurs potentiels.
M.-A. L. : Je vais être honnête : je ne suis pas en train de vous dire que c'est sans risque. Mais pour un touriste ordinaire qui n'a aucune activité politique, journalistique ou militaire, le risque concret est assez limité. Ce que j'ai constaté dans les villes russes : les gens sont normaux, la criminalité ordinaire est comparable à celle d'une grande ville européenne (voire inférieure dans les zones touristiques), la police ne vous importune pas si vous vous comportez normalement. En 5 voyages en Russie, je n'ai jamais eu le moindre problème avec les autorités.
S.M. : Quels sont les risques réels à ne pas minimiser ?
M.-A. L. : Le risque le plus concret est l'absence d'assistance consulaire efficace si vous avez un problème. L'ambassade de France à Moscou fonctionne toujours, mais ses capacités d'intervention sont limitées. Si vous êtes arrêté, même pour une raison anodine, la procédure peut être longue et compliquée. Évitez absolument tout comportement susceptible d'attirer l'attention : pas de photos de bâtiments militaires, pas de tracts politiques, pas de discussions controversées avec des inconnus. En pratique : soyez un touriste banal qui visite les musées et prend le train. Pour les endroits du Grand Nord que je recommande, les aurores boréales en Russie arctique restent une expérience magnifique et tout à fait accessible.
Le Transsibérien : toujours accessible ? Nouvelles contraintes ?
S.M. : Le Transsibérien reste le voyage de rêve pour beaucoup de nos lecteurs. Est-il toujours praticable en 2026 ?
M.-A. L. : Oui, absolument. C'est d'ailleurs l'une des choses qui m'a le plus surpris en 2025 : le Transsibérien du Nord fonctionne exactement comme avant. Les trains partent régulièrement, les compartiments sont confortables (surtout si vous prenez une couchette en première classe), le personnel est professionnel. J'ai fait le trajet complet Moscou-Vladivostok en 8 jours, et c'était une expérience extraordinaire.
S.M. : Des différences par rapport à vos précédents voyages en train ?
M.-A. L. : La réservation est plus compliquée pour les étrangers. Le site RZD (Russian Railways) demande maintenant une carte bancaire russe pour payer en ligne. Il faut passer par des agences intermédiaires — il en existe plusieurs en ligne qui acceptent des paiements en crypto ou par virement international. Le prix des billets a augmenté, mais reste raisonnable pour un Européen. Une couchette première classe Moscou-Vladivostok coûte environ 150-200 euros. Pour les escales en chemin, je recommande Iekaterinbourg, Novosibirsk et surtout Irkoutsk pour le lac Baïkal.
Quels endroits du Grand Nord recommandez-vous ?
S.M. : Nos lecteurs sont particulièrement intéressés par le Grand Nord russe. Quels endroits recommandez-vous pour 2026 ?
M.-A. L. : J'ai passé deux semaines en Yakoutie, et c'est sans doute ce qui m'a le plus marqué dans tout mon voyage. Iakoutsk d'abord — une ville incroyablement vivante malgré le froid, avec une culture yakoute très présente et des habitants d'une hospitalité rare. Puis j'ai fait une excursion vers le lac Baïkal depuis Irkoutsk — une journée et demie aller-retour, mais ça valait absolument le déplacement. Le lac en hiver, avec sa glace transparente et ses montagnes en fond, c'est l'un des paysages les plus beaux que j'aie vus.
S.M. : Et pour les aurores boréales, il reste des spots accessibles ?
M.-A. L. : Iakoutsk est excellent pour les aurores boréales, entre novembre et mars. Moins connu que la Laponie ou la Norvège, mais spectaculaire. La combinaison "aurores boréales + froid extrême" y est unique au monde. Si vous voulez vraiment pousser le curseur, il y a Mourmansk dans la péninsule de Kola — accessible par train depuis Saint-Pétersbourg — qui offre aussi de très belles aurores avec une infrastructure touristique plus développée.
Vos 3 conseils indispensables pour un primo-voyageur en Russie en 2026 ?
S.M. : Si vous deviez donner trois conseils à quelqu'un qui envisage de faire son premier voyage en Russie en 2026, quels seraient-ils ?
M.-A. L. : Premier conseil : planifiez votre accès à l'argent avant de partir. C'est la contrainte qui surprend le plus les nouveaux voyageurs. Emportez suffisamment de cash, en euros et en dollars, pour couvrir tout votre séjour plus une marge de sécurité. Ne comptez pas sur les distributeurs ou les cartes françaises.
Deuxième conseil : apprenez quelques mots de russe, ou au minimum téléchargez Google Translate avec le mode hors ligne en russe. En dehors de Moscou et Saint-Pétersbourg, l'anglais est très peu parlé. Même un effort minimal en russe est apprécié et change radicalement l'accueil que vous recevez.
Troisième conseil : ne vous faites pas une idée de la Russie basée uniquement sur les actualités. Ce que j'ai constaté à chaque voyage, et encore plus en 2025 : c'est un pays immense, complexe, contradictoire, avec des gens formidables et une culture extraordinaire. Le voyage en lui-même — les paysages, les trains, les rencontres, la gastronomie — est une expérience qui dépasse toutes les questions géopolitiques.
Questions fréquentes
Oui, c'est encore possible en 2026 via des vols de correspondance (Istanbul, Dubaï, Erevan). Le visa reste délivrable aux Français, la procédure est plus longue qu'avant 2022 mais praticable. La principale contrainte est l'argent : seul le cash fonctionne en Russie pour les voyageurs français.
Ambassade russe à Paris ou Strasbourg. Il faut : une invitation officielle (voucher hôtel ou agence), passeport valide 6 mois après le retour, formulaire en ligne, photos. Délai : 10-15 jours ouvrés. Coût : 75-100 euros. Prévoyez 3-4 semaines à l'avance.
Les cartes françaises (Visa, Mastercard) ne fonctionnent pas en Russie. La solution : emporter des espèces (euros ou dollars) et les changer à l'arrivée en roubles. Prévoir 100-150 euros par jour pour un voyage confortable, plus une réserve de sécurité.
Oui, le Transsibérien fonctionne normalement en 2026. Les trains Moscou-Vladivostok (8 jours) circulent régulièrement. La réservation passe par des agences intermédiaires (le site RZD exige une carte bancaire russe). Budget : 150-200 euros pour une couchette première classe sur le trajet complet.
En dehors des zones de conflit, la Russie est globalement sûre pour un touriste ordinaire sans activité politique ou journalistique. Principaux risques : absence d'assistance consulaire efficace en cas de problème, et nécessité d'éviter tout comportement susceptible d'attirer l'attention des autorités. En pratique : soyez un touriste banal et respectueux.