Mikhail Riabov, éleveur de rennes en Nenetsie : "Chaque transhumance est un pari sur la météo"

Mikhail Riabov est éleveur nenets de troisième génération dans le district de Yamalo-Nenetsie. Il gère un troupeau de 800 rennes qu'il déplace deux fois par an entre pâturages d'hiver et d'été, en composant avec les pipelines de l'industrie gazière et un climat de moins en moins prévisible. Il nous raconte le métier, pas la culture — le quotidien concret d'un nomade qui vit du renne.

Portrait de Mikhail Riabov, éleveur de rennes nenets en Yamalo-Nenetsie
Transhumance d'un troupeau de rennes sur la toundra de Nenetsie, éleveurs à cheval sur les traîneaux

Mikhail Riabov répond depuis son chum, à mi-chemin de la migration de printemps. La connexion satellite tient par intermittence — deux ou trois phrases, puis un blanc, puis la conversation reprend. Il a 41 ans, mène un troupeau de 800 rennes, et c'est le troisième de sa lignée à faire ce métier. Contrairement à beaucoup d'articles qui traitent des Nenets comme peuple et comme culture, nous avons voulu ici entrer dans le détail du métier lui-même : combien de kilomètres par jour, comment on dort dans un chum à -35°C, comment on négocie avec une compagnie gazière quand elle a posé un pipeline sur votre route de migration.

Ce n'est pas un entretien sur l'identité nenets — c'est un entretien sur un métier, ses gestes, ses chiffres et ses menaces concrètes.

Concrètement, en quoi consiste une journée de transhumance ?

Nord Russe : Beaucoup de gens imaginent la transhumance comme une image figée — un troupeau qui avance dans la neige. Que fait-on vraiment, heure par heure, pendant une journée de migration ?

Mikhail Riabov : On se lève avant le jour, vers 5h ou 6h selon la saison. Première tâche : rassembler le troupeau, qui s'est dispersé pendant la nuit pour paître. Avec mes deux frères et mon neveu, on utilise des chiens de traîneau spécialement dressés pour rabattre les bêtes — ce sont eux qui font le plus gros du travail, on ne pourrait pas regrouper 800 têtes à pied.

Ensuite, on démonte le chum. Ça prend 40 minutes à 1 heure avec toute la famille : on plie les perches, on roule les peaux, on charge les traîneaux. Puis on avance. La vitesse dépend du terrain — sur la toundra plate et gelée, on peut faire 20 à 25 kilomètres dans la journée. Dans les zones boisées ou marécageuses, on descend à 10 ou 12 kilomètres. Vers 15h ou 16h, quand la lumière baisse, on choisit un site pour la nuit, on remonte le chum, on fait paître les rennes autour du campement sous surveillance, et on mange. Le rythme est simple mais épuisant, répété six jours sur sept pendant six à huit semaines.

Comment vit-on dans un chum pendant des semaines de déplacement ?

Nord Russe : Le chum, c'est la tente traditionnelle. Comment est-elle organisée, et comment supporte-t-on le froid extrême à l'intérieur ?

Mikhail Riabov : Le chum est conique, monté sur 30 à 40 perches de bois recouvertes de peaux de rennes cousues ensemble — il faut environ 50 à 60 peaux pour une couverture complète, doublée l'hiver. Au centre, un poêle métallique à bois, avec un tuyau qui sort par le sommet. C'est notre seule source de chaleur et notre unique moyen de cuisson.

À l'intérieur, on maintient une température autour de 15 à 18°C près du poêle, alors qu'il peut faire -35°C ou -40°C dehors. Le sol est recouvert de planches puis de peaux épaisses pour isoler du gel du permafrost. On dort tous ensemble, en famille élargie, têtes vers le centre et pieds vers la paroi. La nuit, quelqu'un se relève régulièrement pour alimenter le poêle — si le feu s'éteint plusieurs heures par -35°C, l'intérieur du chum redevient une glacière en une heure à peine.

Ce qui surprend les visiteurs, c'est l'organisation. Chaque objet a sa place précise, parce qu'on démonte et remonte ce campement en moyenne 40 à 60 fois par an. Rien n'est laissé au hasard — sinon on perd un temps précieux chaque matin.

Chum traditionnel nenets monté sur la toundra pendant une étape de transhumance, fumée du poêle s'échappant du sommet

Comment l'industrie gazière a-t-elle transformé vos routes de migration ?

Nord Russe : Le Yamal est l'une des plus grandes zones gazières du monde. Comment cette industrie a-t-elle modifié concrètement votre itinéraire de transhumance ?

Mikhail Riabov : Mon grand-père suivait une route que sa famille empruntait depuis des générations, une ligne presque droite entre les pâturages d'hiver et la côte arctique. Aujourd'hui, sur cette même ligne, il y a un pipeline, une route de service gravillonnée, et deux stations de compression. On ne peut plus passer directement.

Concrètement, ça veut dire des détours de 30 à 60 kilomètres supplémentaires sur certaines portions. Les rennes n'aiment pas le bruit des compresseurs ni l'odeur du gaz brûlé aux torchères — ils deviennent nerveux, refusent d'avancer, et il faut parfois une demi-journée entière pour convaincre le troupeau de contourner une installation qu'on aurait traversée en deux heures avant. Il existe des points de passage officiels, des sortes de couloirs aménagés sous les pipelines surélevés, mais ils sont rares et pas toujours placés là où les troupeaux veulent naturellement passer.

Les compagnies versent des compensations financières aux brigades d'éleveurs dont les routes sont coupées. Dans ma famille, on a touché une compensation il y a quatre ans pour un tronçon de 15 kilomètres rendu impraticable. Ça aide, mais ça ne remplace pas un pâturage perdu — l'argent ne nourrit pas un renne affamé en plein hiver.

Qu'est-ce que la "rasholodka" et pourquoi est-ce si dangereux pour le troupeau ?

Nord Russe : On entend parler d'un phénomène climatique spécifique qui menace directement les rennes. Pouvez-vous nous l'expliquer avec vos propres mots ?

Mikhail Riabov : La rasholodka, c'est notre pire cauchemar. Il pleut en plein hiver — ce qui n'arrivait presque jamais il y a trente ans — puis le froid revient brutalement et cette pluie gèle en une couche de glace dure sur toute la toundra, parfois 3 à 5 centimètres d'épaisseur. Normalement, un renne creuse la neige avec ses sabots et son museau pour atteindre le lichen en dessous. Mais contre une carapace de glace, il ne peut rien faire. Il use ses sabots à essayer, en vain.

Si l'épisode touche une grande zone et qu'on ne peut pas déplacer le troupeau assez vite vers un secteur épargné, les rennes commencent à s'affaiblir en dix à quinze jours, puis à mourir de faim malgré la neige abondante autour d'eux. Un cousin de ma femme a perdu près de 40 % de son troupeau lors d'un épisode de rasholodka il y a une dizaine d'années, dans le secteur est du Yamal. C'était l'un des pires événements recensés dans la région à cette époque.

Ce phénomène, autrefois exceptionnel — peut-être une fois par décennie — revient maintenant presque chaque hiver quelque part sur le territoire. On surveille les prévisions de dégel-regel bien plus attentivement qu'avant, et on garde toujours en tête un plan de repli vers une zone de secours si la glace se forme sur notre route.

Troupeau de 800 rennes en migration sur la toundra du Yamal, encadré par des éleveurs et des chiens de troupeau

Comment gérez-vous un troupeau de 800 têtes au quotidien ?

Nord Russe : 800 rennes, c'est un troupeau important. Quelles techniques utilisez-vous pour le surveiller et le déplacer sans le perdre ?

Mikhail Riabov : On travaille à quatre adultes en général, plus les enfants dès qu'ils savent monter un traîneau et manier un lasso, vers 10-12 ans. On a une douzaine de chiens de traîneau dressés spécifiquement pour rabattre les rennes égarés — ce sont des animaux indispensables, presque aussi précieux que les rennes eux-mêmes.

Le troupeau se déplace naturellement en groupe compact tant qu'il broute tranquillement. Le vrai travail commence quand il faut le faire avancer en direction précise, ou traverser une rivière — les rennes hésitent devant l'eau vive, il faut souvent qu'un éleveur guide les premiers à la nage ou en pirogue pour que le reste suive. On compte le troupeau au moins une fois par semaine, à l'œil, en le faisant défiler dans un couloir naturel du terrain. Perdre le compte de dix ou vingt têtes n'est pas rare sur une transhumance de deux mois — certains rejoignent d'autres troupeaux, d'autres sont pris par des loups, notre autre grande menace avec le climat.

Les rennes eux-mêmes portent des marques d'oreille propres à chaque famille, un système utilisé depuis des générations pour distinguer les troupeaux quand ils se croisent sur des pâturages communs.

Comment expliquez-vous que les jeunes générations quittent le métier pour la ville ?

Nord Russe : On dit souvent que les jeunes Nenets partent en ville et que le métier d'éleveur se perd. Qu'observez-vous concrètement dans votre entourage ?

Mikhail Riabov : C'est vrai et faux à la fois. Mes deux fils aînés ont fait leur internat à Salekhard, comme tous les enfants nomades — l'école est obligatoire et il n'y a pas d'école mobile pour suivre les familles. L'un des deux a pris goût à la ville : il travaille maintenant dans la logistique pour une entreprise de transport à Nadym, et je ne pense pas qu'il reviendra à l'élevage à plein temps. L'autre, après trois ans en ville, m'a dit un jour qu'il étouffait entre quatre murs. Il est revenu il y a deux ans et gère maintenant une partie du troupeau avec moi.

Ce que je remarque, c'est que le métier ne disparaît pas, il se transforme. Certaines familles combinent élevage traditionnel et petit tourisme culturel encadré l'été, quand les touristes viennent visiter un campement avec l'accord de la brigade — ça apporte un revenu complémentaire sans abandonner le troupeau. D'autres jeunes reviennent avec des compétences nouvelles : mécanique pour entretenir les motoneiges, usage des applications météo satellite, négociation avec les compagnies gazières. Le métier d'éleveur en 2026 n'est plus exactement celui de mon grand-père, mais ce n'est pas non plus sa disparition.

Quel est le poids économique réel de l'élevage de rennes aujourd'hui ?

Nord Russe : Au-delà de la tradition, l'élevage de rennes reste-t-il une activité économiquement viable pour une famille en 2026 ?

Mikhail Riabov : Le renne, c'est notre viande, nos peaux pour les vêtements et le chum, nos os pour certains outils, et notre moyen de transport. Sur le plan monétaire, on vend une partie de la viande à l'automne, après l'abattage saisonnier, à des coopératives qui la distribuent vers Salekhard et parfois plus loin. Un renne adulte se vend entre 25 000 et 40 000 roubles selon la saison et le poids, ce qui donne une idée du revenu qu'on peut tirer d'un abattage annuel raisonné d'une centaine de têtes sur un troupeau de 800.

On vend aussi des peaux brutes ou travaillées, très recherchées pour l'habillement d'hiver technique. Ce n'est pas une fortune, mais combiné à l'autosuffisance alimentaire — on achète très peu de nourriture, le renne couvre l'essentiel — et aux compensations gazières ponctuelles, une brigade familiale bien gérée vit correctement. Ce qui menace vraiment l'équilibre économique, ce ne sont pas les prix du marché, ce sont les pertes de cheptel dues au climat ou aux loups. Un hiver de rasholodka sévère peut effacer dix ans d'épargne en quelques semaines.

4 idées reçues sur l'élevage de rennes nomade — vrai ou faux ?

❌ FAUX — "Les éleveurs de rennes vivent coupés du monde moderne"

Mikhail Riabov utilise une connexion satellite, des applications météo, des motoneiges pour certains déplacements courts, et négocie directement avec des compagnies gazières internationales. La transhumance reste traditionnelle dans ses gestes, mais elle intègre des outils contemporains.

✅ VRAI — "Un troupeau peut parcourir plus de 500 kilomètres par an"

Entre l'aller de printemps et le retour d'automne, un troupeau comme celui de Mikhail Riabov peut cumuler plusieurs centaines de kilomètres, en avançant de 10 à 25 kilomètres par jour selon le terrain.

❌ FAUX — "L'industrie gazière et l'élevage de rennes sont totalement incompatibles"

La cohabitation existe, avec des couloirs de passage aménagés et des compensations financières — mais elle reste tendue, inégale selon les opérateurs, et représente une contrainte réelle sur les routes ancestrales.

✅ VRAI — "Le changement climatique menace directement la survie des troupeaux"

Le phénomène de rasholodka (pluie verglaçante suivie de gel) peut décimer un troupeau en quelques semaines en empêchant les rennes d'accéder au lichen sous la neige. Ces épisodes se multiplient depuis les années 2000.

3 choses à retenir

  1. La transhumance est un métier de gestion de risques avant d'être une tradition : itinéraire, météo, cohabitation industrielle et surveillance du troupeau demandent une expertise technique constante.
  2. La rasholodka est devenue la première menace climatique pour les éleveurs de rennes, capable d'anéantir des décennies d'élevage en quelques semaines si le troupeau ne peut être déplacé à temps.
  3. Le métier se transforme plus qu'il ne disparaît : certains jeunes reviennent à l'élevage après un passage en ville, en combinant savoir-faire traditionnel et compétences nouvelles.

Questions fréquentes sur l'élevage de rennes en Nenetsie

Qu'est-ce que la transhumance des rennes en Nenetsie ?

C'est la migration saisonnière des troupeaux menée par les éleveurs nomades entre pâturages d'hiver (taïga) et pâturages d'été (toundra arctique). Un troupeau de 800 têtes parcourt plusieurs centaines de kilomètres deux fois par an, à raison de 10 à 25 kilomètres par jour.

Qu'est-ce que la rasholodka qui touche les troupeaux de rennes ?

Un épisode de pluie verglaçante suivi d'un gel brutal qui forme une couche de glace dure empêchant les rennes d'atteindre le lichen sous la neige. Ce phénomène, en recrudescence depuis les années 2000, peut décimer un troupeau en quelques semaines.

Comment l'industrie gazière affecte-t-elle les routes de transhumance ?

Les pipelines et installations gazières coupent des routes de migration ancestrales, imposant des détours de plusieurs dizaines de kilomètres et perturbant le comportement des rennes, sensibles au bruit et aux odeurs industrielles.

Les jeunes Nenets veulent-ils encore devenir éleveurs de rennes ?

Situation contrastée : certains, scolarisés en internat, s'installent en ville définitivement. D'autres reviennent après quelques années urbaines, parfois en combinant élevage traditionnel et tourisme culturel encadré.

Combien de temps dure une transhumance complète de printemps ?

Pour un troupeau d'environ 800 têtes, la migration de printemps vers les pâturages d'été dure généralement de six à huit semaines, selon la météo et les détours imposés par les infrastructures industrielles.