Alexis Marchand
Anthropologue, peuples chamaniques de Siberie
15 ans de terrain en Yakoutie, Touva et chez les Evenks. Auteur d'articles ethnographiques sur la transmission chamanique. Vit a Lyon entre deux missions.
Nous avons rencontre Alexis Marchand un après-midi de mars, dans un café lyonnais aux fenêtres embuées. Il rentrait d'une mission de six semaines en Yakoutie centrale, ou il avait suivi le quotidien de plusieurs familles dont l'un des membres est reconnu comme chamane. Sur sa table, un carnet de terrain noirci de notes en cyrillique, quelques photos de tambours rituels, et un dictionnaire sakha-russe corne par les années.
Nous voulions comprendre ce que recouvre vraiment l'expression vague de chamanisme sibérien, qui circule depuis trois décennies dans la littérature de développement personnel, les podcasts spirituels et les guides touristiques. Au-delà des cliches sur les chamanes en transe, qui sont les peuples concernés ? Comment vivent-ils leurs traditions au XXIe siècle, dans une Russie post-soviétique tiraillée entre orthodoxie, modernité urbaine et réveil identitaire ? Pendant pres de trois heures, l'anthropologue a pris le temps de nuancer, de raconter, parfois de corriger nos questions trop rapides.
Le chamanisme : une religion, une pratique ou une vision du monde ?
Pierre Lefebvre :Quand on parle de chamanisme sibérien en France, beaucoup imaginent une sorte de religion ancienne avec ses prêtres en costume. Est-ce une catégorie qui tient encore aujourd’hui ?
Alexis Marchand :Très mal. Le mot même de chamanisme est une construction occidentale du XVIIIe siècle. Il vient du toungouse saman, qui désigne une figure précise chez les Evenks. Les premiers voyageurs russes en Siberie ont généralisé ce terme à tous les officiants rituels rencontres, du Pacifique a l’Oural. Les peuples concernés, eux, n’utilisaient pas ce mot. Ils parlaient de personnes qui voient, qui voyagent, qui parlent aux esprits. Ce qu’on appelle chamanisme, ce n’est donc pas une religion au sens chrétien ou musulman. Il n’y a pas de texte sacre, pas de dogme, pas de hiérarchie centralisée. C’est une vision du monde, une cosmologie, qui considère que l’univers est peuple d’entités non humaines avec lesquelles certaines personnes savent communiquer. Et c’est aussi un métier, au sens très concret du terme : le chamane soigne, prédit, médiatisé les conflits, accompagne les morts.
Les peuples sibériens chamaniques : qui sont-ils aujourd'hui ?
Pierre Lefebvre :Quels sont concrètement les peuples qui pratiquent encore une forme de chamanisme en Siberie ?
Alexis Marchand :La diversité est immense, et c’est une partie du problème. La Siberie couvre 13 millions de kilomètres carres. Du cote ouest, vous avez les Khantys et les Mansis, peuples ougriens du bassin de l’Ob, dont les traditions ont été partiellement préservées grâce à leur isolement. Plus au sud, les Touvas, peuple turcophone influence par le bouddhisme tibétain et par leurs racines steppiques, ont développe un chamanisme très visible aujourd’hui, avec des associations enregistrées a Kyzyl. En Yakoutie, les Sakhas, autre peuple turcique, pratiquent un chamanisme structure autour de l’olonkho, leur épopée orale. A l’est, vous avez les Evenks et les Evenes, peuples toungouses, éleveurs de rennes, dont la cosmologie est probablement la plus archaïque. Et puis les Bouriates autour du lac Baikal, les Tchouktches et les Yupik dans l’extrême Nord-Est, les Nivkhes sur Sakhaline, les Nenets dans la toundra. Chaque peuple a son système propre. Mettre tout ca dans un même sac chamanisme sibérien relève plus du raccourci de librairie que de l’ethnographie sérieuse.
Comment devient-on chamane ? L'appel et l'initiation
Pierre Lefebvre :Existe-t-il un parcours type pour devenir chamane, ou est-ce vraiment une affaire individuelle ?
Alexis Marchand :Le motif récurrent, dans la plupart des traditions sibériennes, c’est ce qu’on appelle la maladie chamanique. Un adolescent ou un jeune adulte, parfois un enfant, traverse une crise grave : convulsions, hallucinations, dépressions profondes, comportements inexplicables. Les anciens reconnaissent les signes. On considère que les esprits l’appellent. S’il refuse, la maladie peut le tuer. S’il accepte, il entre en apprentissage, souvent auprès d’un chamane plus age, parfois auprès d’un parent décédé dont il hérite la charge. L’initiation peut durer des années. Elle implique des épreuves physiques, des jeunes, des veilles, l’apprentissage du répertoire chante, la fabrication progressive du costume et du tambour. Chez les Yakoutes, on parle de démembrement spirituel : le futur chamane rêve qu’il est découpé en morceaux par les esprits, ses os comptes, ses organes inspectes, puis il est recompose. C’est une mort symbolique avant la renaissance dans le statut. Aujourd’hui, évidemment, ce schéma est bouscule. Il existe des écoles, des formations payantes, des certifications. Mais les chamanes que la communauté reconnaît vraiment sont presque toujours ceux qui ont vécu cet appel non choisi.
Le tambour, l'arbre, le costume : quel est le sens de chaque élément rituel ?
Pierre Lefebvre :Le grand public connaît surtout le tambour. Mais quels sont les autres objets rituels et que signifient-ils ?
Alexis Marchand :Le tambour est central, oui. Sa peau est généralement de renne, de cheval ou de chevreuil selon les régions. Au moment de sa fabrication, on demande a l’animal son consentement, dans un rituel spécifique. Le tambour n’est pas un instrument de musique au sens occidental : c’est un être vivant, on lui donne a manger, on le couvre quand il fait froid. Le manche est souvent grave de figures d’esprits auxiliaires. Le rythme répété sert a induire l’état modifie de conscience qui permet le voyage. Le costume, ensuite, est une cartographie symbolique. Les pendentifs métalliques représentent les os du squelette intérieur, la cuirasse spirituelle qui protège le chamane. Les rubans sont des routes, des fleuves, des chemins. Les plumes sont les ailes qui permettent de voyager dans le monde supérieur. Chez les Evenks, le miroir de bronze suspendu à la poitrine est un œil supplémentaire. L’arbre rituel, lui, est l’axe du monde. Plante au centre du campement ou dresse mentalement, il relie les trois niveaux de l’univers : monde inférieur des morts, monde médian des humains, monde supérieur des esprits célestes. Le chamane y monte ou y descend selon le travail demande.
Les esprits de la taïga, des fleuves, des animaux : qu'en pensent les chamanes contemporains ?
Pierre Lefebvre :Le panteon chamanique sibérien est très dense. Les esprits sont-ils perçus comme des métaphores poétiques ou comme des réalités ?
Alexis Marchand :Pour les chamanes que j’ai cotoyes, ce sont des réalités. Pas au sens d’une croyance abstraite : au sens d’une expérience répétée, partagée, codifiée. Chaque élément du paysage a un esprit gardien. Le maître de la foret, ou bayanaj chez les Sakhas, doit être salue avant la chasse. On lui dépose un peu de tabac ou de nourriture sur une souche, on lui parle a voix basse. Les fleuves ont leurs esprits. Le feu domestique a un esprit féminin a qui on jette les premières gouttes de the avant de boire. Les ancêtres familiaux veillent sur la maisonnée et exigent des offrandes lors des fêtes. Les animaux ne sont pas des proies passives : leur ame doit être traitée avec respect, sinon le gibier disparaît. Tout cela forme un système écologique avant l’heure, ou la nature n’est jamais un décor mais un réseau de partenaires avec qui négocier. Les chamanes contemporains que j’ai interroges voient ce système comme parfaitement cohérent avec les préoccupations environnementales actuelles. Plusieurs militent d’ailleurs auprès des autorités russes pour la protection des sites sacres menaces par l’exploitation minière ou pétrolière.
Le chamanisme yakoute (Sakha) est-il diffèrent du chamanisme touva ou bouriate ?
Pierre Lefebvre :Vous insistez sur la diversité. Pouvez-vous donner des exemples concrets de différences entre les grandes traditions chamaniques de Siberie orientale ?
Alexis Marchand :Prenons trois cas. Le chamanisme yakoute, ou sakha, est très lie a l’épopée orale. Le chamane est aussi un peu poète, parfois confondu avec le declamateur d’olonkho. Il opère dans une cosmologie a neuf niveaux supérieurs et neuf niveaux inférieurs. Les esprits Aiyy, lumineux, sont opposes aux abaasy, sombres. La fête de l’Yhyakh, au solstice d’ete, est le moment liturgique majeur, ou les chamanes blancs bénissent la communauté. Le chamanisme touva, lui, a été profondément influence par le bouddhisme tibétain. Beaucoup de chamanes touvas portent des amulettes bouddhiques, récitent des mantras, coexistent avec les lamas. La ville de Kyzyl abrite plusieurs centres chamaniques officiels qui consultent comme des médecins généralistes. Le chamanisme bouriate, autour du lac Baikal, est probablement le plus codifie. Il existe une distinction très nette entre chamanes blancs et chamanes noirs, des lignées claniques tracées, des sites sacres comme l’ile d’Olkhon. Trois traditions voisines, trois mondes.
Quel a été l'impact de la répression soviétique sur ces traditions ?
Pierre Lefebvre :On parle souvent d’une renaissance chamanique après 1991. Cela suppose une rupture profonde. A quel point l’époque soviétique a-t-elle endommage ces traditions ?
Alexis Marchand :Profondément, mais inégalement selon les régions. Dans les années 1930, la campagne anti-religieuse stalinienne a vise les chamanes comme une catégorie sociale a éradiquer, au même titre que les koulaks. On les considérait comme des exploiteurs des superstitions populaires, des freins au progrès socialiste. Beaucoup ont été fusilles, déportés au Goulag, leurs tambours brûlés sur les places de village. Dans certaines régions, comme chez les Bouriates, des purges entières ont décimé les lignées. Après-guerre, la répression s’est faite plus douce mais constante : on interdisait les rituels, on confisquait les costumes, on envoyait les enfants dans des internats russophones loin de leur famille pour rompre la transmission. Ce qui a sauve une partie du chamanisme, c’est la clandestinité. Dans les villages reculs de Yakoutie ou de Touva, les chamanes ont continue a opérer en secret. Les tambours étaient caches dans les granges. Les rituels se faisaient la nuit. Quand l’URSS s’effondre en 1991, ces lignées clandestines réapparaissent, mais beaucoup avaient déjà ete brisées. La génération de chamanes ages qui aurait pu transmettre est morte au Goulag. C’est une cicatrice qui n’a pas fini de se refermer.
La renaissance chamanique post-1991 : reconstruction ou folklorisation ?
Pierre Lefebvre :Que voit-on émerger depuis trente ans ? Une vraie continuité, ou une réinvention parfois superficielle ?
Alexis Marchand :Les deux, et c’est bien ce qui rend la situation passionnante. Il y a des lignées authentiques qui ont resurgi, parfois portées par des descendants de chamanes Goulag qui ont retrouve les objets de leur grand-père. Il y a des chamanes formes par des anciens encore vivants, qui transmettent un savoir continu. Mais il y a aussi une reconstruction à partir de bribes, parfois en s’appuyant sur des livres ethnographiques soviétiques pour combler les trous de la transmission orale. Et il y a une dimension touristique et identitaire qui peut dériver vers le folklore. A Kyzyl, en Touva, les centres chamaniques officiels accueillent des visiteurs étrangers, parfois pour des consultations express qui ressemblent plus à une prestation de service qu’a une pratique communautaire. En Yakoutie, certains spectacles d’Yhyakh intègrent des numéros de chamanes pour les caméras des chaînes russes. Le risque est réel : a force de devenir un marqueur identitaire ou une attraction culturelle, le chamanisme peut perdre sa fonction première, qui était de soigner la communauté. Mais il faut nuancer : ce processus de réinvention n’est pas neuf. Toute tradition vivante se réinvente. La question n’est pas reconstruction ou authenticité, c’est qui en bénéficie et qui paie le prix.
Le neo-chamanisme occidental : un dialogue ou un détournement ?
Pierre Lefebvre :Les stages de chamanisme se multiplient en Europe. Comment regardez-vous ce phénomène depuis votre terrain sibérien ?
Alexis Marchand :Avec une grande prudence. Le neo-chamanisme occidental, qu’on date souvent des années 1980 avec les travaux de Michael Harner et son core shamanism, propose des techniques universalisees, détachées de leur contexte. On vous apprend a battre le tambour, a faire un voyage intérieur, a rencontrer un animal de pouvoir. Cela peut avoir des effets thérapeutiques réels pour ceux qui s’y livrent honnêtement. Mais c’est une autre chose que le chamanisme sibérien. Il manque le territoire, la langue, la communauté, les ancêtres précis, le système d’obligations réciproques. Ce qui me gene davantage, c’est quand des praticiens occidentaux viennent en Touva ou en Yakoutie pour acheter une légitimité, repartent avec des photos en costume et se présentent comme chamanes sibériens en France. Cela existe, et certains chamanes locaux le dénoncent. D’autres, plus pragmatiques, y voient une source de revenus. Cela dit, il existe aussi des dialogues sincères entre chercheurs occidentaux et praticiens sibériens, des collaborations respectueuses qui permettent de documenter des traditions menacées. Tout n’est pas appropriation. Mais la frontière est fine et mériterait d’être discutée plus sérieusement qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Comment se fait la transmission aujourd'hui, dans des sociétés modernes ?
Pierre Lefebvre :Concrètement, comment un jeune Yakoute ou Touva de 2026 entre-t-il dans une lignée chamanique, alors qu’il vit peut-être dans un appartement de Yakoutsk avec internet et des études universitaires ?
Alexis Marchand :C’est exactement la question que je documente depuis plusieurs années. Les configurations sont multiples. Premier cas : la ligne familiale. Un grand-père chamane reconnu transmet à un petit-fils qui présente les signes. Le jeune fait des études en parallèle, parfois en biologie ou en histoire, ce qui ne pose aucune contradiction. Il rentre au village pendant les étés pour les apprentissages pratiques. Deuxième cas : l’appel tardif. Une femme de quarante ans, ingénieure a Iakutsk, traverse une crise grave, consulte un chamane qui diagnostique l’appel. Elle accepte après des années d’hésitation et apprend en accélère. Troisième cas : les associations officielles. En Touva surtout, il existe des structures qui forment et certifient des chamanes selon des cursus de plusieurs mois. C’est plus normalise, parfois critique pour cela, mais cela permet à des vocations urbaines de trouver un cadre. Internet joue un rôle ambigu : il connecte les jeunes praticiens entre eux, permet d’échanger des chants enregistres, de discuter avec des anciens a distance. Mais il favorise aussi une diffusion superficielle de pratiques qui demandaient autrefois des années d’apprentissage en présentiel. La transmission n’a jamais ete aussi possible et aussi fragile en même temps. Tout cela s’inscrit aussi dans un mouvement plus large de réaffirmation des peuples autochtones du Nord russe, de leurs langues et de leurs droits territoriaux. Le chamanisme y joue un rôle de pivot symbolique fort.
Idées reçues sur le chamanisme : vrai ou faux ?
Le chamane est forcement un homme.
Faux. De nombreuses traditions sibériennes connaissent des chamanes femmes, parfois plus puissantes que leurs homologues masculins. Chez les Tchouktches ou les Nenets, des figures féminines majeures sont attestées. La structure patriarcale qu'on suppose souvent est plus une projection qu'une réalité ethnographique.
Tous les chamanes utilisent des plantes psychotropes.
Faux. C'est une confusion fréquente avec le chamanisme amazonien et l'ayahuasca. En Siberie, l'amanite tue-mouches a effectivement ete utilisée par certains peuples du Grand Nord, mais ce n'est ni systématique ni dominant. Le tambour, le chant et le jeune sont les principaux vecteurs de transe.
Les chamanes pratiquent en secret.
Vrai et faux. Pendant la période soviétique, oui, par nécessité. Aujourd'hui, certains rituels publics sont parfaitement visibles, comme l'Yhyakh yakoute. Mais les rituels familiaux profonds, ceux de guérison ou de funérailles, restent généralement réservés à la communauté restreinte.
Le chamanisme est en voie de disparition rapide.
Faux. Il a perdu sa forme originelle dans de nombreuses régions, mais il connaît depuis 1991 une renaissance visible. Le risque actuel est moins la disparition que la folklorisation et la commercialisation, ce qui n'est pas la même chose.
On peut devenir chamane par formation accélère.
Très discutable. Les formations payantes existent, en Russie comme en Occident. Elles peuvent transmettre des techniques. Mais la reconnaissance par une communauté, qui est la marque traditionnelle du chamane authentique, ne s'achète pas. Cette reconnaissance demande du temps, des épreuves vécues et des résultats concrets pour la communauté.
Le chamane est l'équivalent sibérien du sorcier.
Faux. Le sorcier, dans la tradition européenne, est souvent une figure marginale soupçonnee de nuire. Le chamane sibérien, dans sa version traditionnelle, est un personnage central, intègre, mandate par sa communauté pour assurer des fonctions essentielles : santé, divination, médiation avec les esprits. Les comparaisons faciles avec le folklore occidental induisent en erreur.
Le costume du chamane est purement décoratif.
Faux. Chaque élément du costume a une fonction symbolique et operative précise : armure spirituelle, plumes pour voyager, miroirs pour voir, rubans pour cartographier les chemins de l'autre monde. Le costume est un outil de travail au moins autant qu'un vêtement cérémoniel.
Conclusion : 3 clés pour comprendre le chamanisme sibérien
L'entretien tirait à sa fin. Alexis Marchand a referme son carnet, soufflé sur son the refroidi, et accepte de résumer en trois points ce qu'il aimerait que le lecteur retienne, par-dela les images d'epinal habituelles.
Premier point : la diversité avant tout. Il n'existe pas un chamanisme sibérien mais des dizaines de traditions distinctes, propres à chaque peuple, chaque région, parfois chaque vallée. Parler du chamanisme sibérien comme d'un bloc revient a parler du christianisme européen sans distinguer un cure breton d'un patriarche orthodoxe russe. Toute généralisation est suspecte.
Deuxième point : la fonction sociale. Le chamane n'est pas un mystique solitaire en quête de transcendance personnelle. C'est un praticien mandate par sa communauté pour résoudre des problèmes concrets : maladies, conflits, deuils, déplacements de troupeaux. Sa légitimité vient de ses résultats et de la reconnaissance de ses pairs, pas d'une certification ni d'une auto-proclamation.
Troisième point : la résilience. Après des décennies de répression soviétique, après la rupture des transmissions et la perte de générations entières, le chamanisme sibérien réapparaît sous des formes mouvantes, parfois fragmentées, parfois réinventées. Cette résilience témoigne d'un besoin profond de ces sociétés pour une vision du monde qui replace l'humain dans un réseau d'obligations envers la nature et les ancêtres. C'est une sagesse qui intéressé désormais bien au-delà des frontières sibériennes, et qui dialogue, non sans tension, avec les autres formes du patrimoine slave et eurasien.
Pour prolonger cet entretien, Alexis Marchand recommande de lire les légendes et contes du Nord qui constituent la matrice culturelle dans laquelle s'inscrivent ces pratiques, ainsi que notre dossier sur les mythes et esprits du chamanisme sibérien. Ceux qui souhaitent comprendre le contexte territorial pourront utilement consulter notre guide complet de la Yakoutie.
Questions fréquentes sur le chamanisme sibérien
Le chamanisme sibérien n'est pas une religion au sens occidental du terme. Il n'a ni texte sacre, ni clergé organise, ni dogme. C'est une vision du monde et un ensemble de pratiques rituelles centrées sur la communication avec les esprits de la nature, des ancêtres et des animaux. Chez les peuples comme les Yakoutes, les Touvas ou les Evenks, il coexiste souvent avec d'autres religions comme l'orthodoxie ou le bouddhisme tibétain.
Il est impossible de donner un chiffre précis. Les estimations varient selon que l'on compte les praticiens reconnus par leur communauté, les neo-chamanes urbains ou les officiants des associations religieuses enregistrées après 1991. En Touva, la république la plus densément chamanique, on estime a plusieurs centaines le nombre de chamanes actifs. En Yakoutie et chez les Evenks, les praticiens authentiques sont plus rares et souvent discrets.
Le tambour est l'instrument central du chamane sibérien. Sa peau, généralement de renne ou de cheval, est considérée comme un être vivant a part entière. Le rythme répété et hypnotique sert a induire la transe, a appeler les esprits auxiliaires et a accompagner le voyage de l'ame du chamane dans les autres mondes. Pour de nombreux peuples, le tambour est aussi la monture symbolique sur laquelle le chamane chevauche entre les niveaux de l'univers.
Cela dépend des contextes. Certains rituels publics, comme l'Yhyakh yakoute au solstice d'ete, intègrent une dimension chamanique accessible aux visiteurs. A Touva, des centres chamaniques officiels accueillent même les voyageurs pour des consultations individuelles. En revanche, les rituels familiaux profonds, ceux qui touchent à la guérison ou aux ancêtres, restent généralement réservés à la communauté et il n'est ni respectueux ni utile d'y forcer l'accès.
La situation est paradoxale. D'un cote, la transmission orale traditionnelle a été gravement perturbée par la répression soviétique et de nombreux savoirs sont perdus. De l'autre, on assiste depuis 1991 à une renaissance visible, parfois reconstruite à partir de bribes, parfois encore portée par des lignées ininterrompues. Le chamanisme ne disparaît pas, il se transforme et se réinvente, avec les ambiguïtés que cela suppose.
Le chamanisme sibérien traditionnel est ancre dans un territoire, une langue, un système de parente et un panteon d'esprits locaux précis. Le neo-chamanisme occidental, popularise par des auteurs comme Michael Harner à partir des années 1980, propose des techniques universalisees, détachées de leur contexte culturel. Les deux peuvent coexister mais ne répondent pas aux mêmes besoins ni aux mêmes obligations envers la communauté.